Aux armées, le 23 mai 1940

À mes élèves, à leurs parents, à la population d’OFFLANGES,

En ces heures graves que nous traversons, à l’heure où pour la 2ème fois en 25 ans le sol de France est envahi, j’éprouve le besoin de m’adresser à vous tous, depuis le front du Rhin où nous attendons chaque jour l’attaque allemande.

Le choc que les alliés attendaient depuis huit mois passés vient de se produire. Les forces allemandes, avec tout ce qu’elle comporte de puissance de barbarie, de cruauté, viennent de se déchaîner contre la Hollande, la Belgique et le nord de la France.

Avec une masse de chars, d’avions, elles ont réussi à percer nos lignes, et, profitant de notre première surprise, ont avancé à une allure vertigineuse. Les villes martyres de la Première Guerre souffrent à nouveau devant l’envahisseur.

Pourtant, à l’arrière comme au front, nous avons eu un instant de découragement, nous avons cru que tout était perdu. En entendant chaque jour un nouveau d’une ville occupée, d’un village pris par les Allemands, cela nous a rappelé les heures douloureuses de 1914 – 1918. Chaque jour nous apporte une nouvelle, puis une autre venant d’on ne sait où. On annonce que telle ville est aux mains des Allemands, puis quelques heures après la nouvelle est démentie officiellement.

En ce moment, il est une chose certaine, les Allemands ont déclenché une violente attaque, nous avons été surpris ; tous nous espérions que le grand massacre ne commencerait jamais, et pourtant ce jour que les mères, les épouses, les anciens combattants redoutaient tous, est arrivé. Le sang français coule pour arrêter l’envahisseur. À la tête de nos armées, le maréchal Weygand a pris la responsabilité de la guerre et de la conduire à bien.

Je voudrais chers élèves, parents et amis avec qui j’ai vécu durant plus de trois ans, je voudrais qu’aujourd’hui ma lettre puisse vous redonner confiance, espoir en la victoire et vous apporter un peu de réconfort. Oui, après la première surprise, nos troupes ont passé à l’offensive. Déjà les Allemands sont bloqués et ont des pertes beaucoup supérieures aux nôtres.

Les divisions blindées allemandes ont pénétré profondément chez nous, mais, pour alimenter leurs chars d’assaut, leurs véhicules, il leur faut des milliers de litres d’essence par jour. Croyez-vous qu’ils pourront les avoir ? Puis, si ils ont avancé, telle une colonne d’automobiles, le terrain n’a pas été occupé. Leur but : c’était démoraliser les troupes françaises et la population civile et, il seraient trop heureux si vous arrivent à obtenir ce résultat.

Ils croient faire à travers le sol de France, une promenade, une promenade comme en Pologne ou en Tchécoslovaquie, mais ils n’ont pas eu le temps d’organiser la résistance, car déjà nos troupes victorieuses, en plusieurs points, contre-attaquent avec succès.

Ce serait ingrat de notre part à tous que de nous laisser aller au découragement, à l’abandon ; nous serions ingrats envers le sang des milliers de soldats qui déjà ont combattu et donné leur vie pour résister à l’envahisseur, si nous perdions confiance.

Je voudrais pouvoir vous faire partager le bon moral, l’espoir, la volonté de vaincre que nous avons au front en ce moment.
Après les premières nouvelles qui nous auraient démobilisés tous, nous avons réagi. Nous sommes tous persuadés, chaque jour davantage que la victoire sera pour les alliés.

Rien n’est perdu encore, nos chefs qui ont fait la dernière guerre, conduiront la France à la victoire. Il faut qu’aujourd’hui tout le peuple de France ait confiance et espoir. Surtout, n’écoutons pas la rumeur publique, les faux bruits décourageants, démoralisants, lancés par nos ennemis. Ne lâchons pas des paroles de défaitisme, car il serait trop heureux d’apprendre par leurs espions que nous nous décourageons. C’est le but qu’ils recherchent à l’heure actuelle.

Aujourd’hui la majorité des Français a réagi. Le peuple a quitté ses querelles politiques sans valeur pour s’unir face au danger terrible, pour défendre sa patrie, ses foyers, ses libertés, ses croyances. Il faut que le Français sente le danger pour lui redonner son énergie, sa force. C’est au réveil de cette énergie et de cette force que nous venons d’assister à l’heure de l’invasion allemande.

L’heure des sacrifices, des privations et commencée. Là-bas dans ce cher pays où j’ai vécu des heures heureuses avec ma famille, l’absence d’un mari, d’un fils, a redoublé vos charges, vos peines. Je sais que par moment les travaux des champs doivent être pénibles pour une épouse restée seule, pour un père ou une mère qui n’avait qu’un seul soutien en leur enfant mobilisé. Je sais que parfois vous avez le droit de vous décourager. Mais dans les moments si pénibles que nous traversons, nous devons réagir, c’est notre bonheur futur, celui de notre pays, de nos enfants qui est en jeu avec nos libertés. En ces heures si cruelles, nous ne devons pas laisser apparaître nos souffrances, il ne faut pas écouter les faux bruits qui circulent et les répandre, il ne faut pas se laisser démoraliser. L’ennemi subira un échec devant notre calme, notre énergie farouche, notre audace.

Pendant que vos soldats veille, et font le sacrifice de leur santé, de leur vie, vous ferez vous aussi le sacrifice de garder la ferme, les champs, l’atelier, le magasin, la maison, vous travaillerez pour qu’au retour recommencer une vie heureuse et calme dans le foyer où vous gardez la place des êtres qui vous sont chers.

Il faut se dire encore une fois que rien n’est perdu, que « nous les aurons ! ». N’est-ce pas encourageant d’entendre les chefs qui tiennent entre leurs mains le sort du pays, dire que si « nous tenons un mois, et nous tiendrons, la guerre est aussi trois quarts gagnée ».

Je suis persuadé, que l’hiver prochain la guerre sera finie et que 1941 sera une année de paix et de prospérité.
Unissons-nous tous dans l’épreuve que nous traversons. La victoire est entre nos mains c’est certain.


À vous mes chers petits élèves, à vous mes anciens élèves, petits garçons et petites filles que j’ai vu grandir sur les bancs de l’école, songez plus que jamais que vous devez aider vos parents, remplacer un peu le grand frère ou le papa qui, là-bas sur le front, arrête l’ennemi. N’oubliez jamais qu’ils font tous les sacrifices pour garder intact notre beau pays de France et assurer votre bonheur de demain.

Montrez-vous digne du sang français qui coule en ce moment, penser très peu aux jeux et beaucoup au travail. Pensez aussi que votre cœur d’enfant, vos caresses, votre tendresse, peuvent consoler vos parents tourmentés par cette guerre. Et puis chers petits élèves, n’oubliez pas que j’aimerais de temps à autre avoir un mot de vous, me donnant de vos nouvelles et de celle de vos parents.

Vous parents de mes élèves, à vous amis d’Offlanges, je suis sûr que ma lettre sera pour vous un précieux réconfort. Aujourd’hui, à quelques kilomètres de l’ennemi, je fais mon devoir comme tous les mobilisés d’Offlanges et de France, comme tous les Français, et je suis sûr que les sacrifices que nous faisons tous en ce moment ne seront pas inutiles.
Bon courage, tenez bon, nous les aurons !…

Bon souvenir de votre instituteur qui ne vous oublie pas dans la tourmente.

Sergent MONNIER Maurice
18ème BCC 1ère Cie
SP 5467

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Le 18ème BBC (Bataillon de Chars de Combat) est une unité indépendante terrestre française ayant combattu au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Classe de M. Maurice MONNIER en 1938